STOÏCISME


STOÏCISME
STOÏCISME

Contrairement à la plupart des doctrines philosophiques, le stoïcisme ne tire son nom ni de celui de son fondateur, comme le platonisme, ni de celui de son concept central, comme l’existentialisme, mais simplement de celui de l’endroit où sa voix s’est fait entendre pour la première fois: c’est au Portique des peintures, à la Stoa poikilè , à Athènes, que les premiers stoïciens donnèrent leur enseignement. En conservant ce nom, leurs successeurs, qui forment l’une des écoles les plus vigoureuses de l’Antiquité, témoignèrent à leur façon d’une fidélité qui ne s’adressait pas à la littéralité d’un catéchisme ou au prestige d’une personnalité supérieure, mais à l’esprit d’un lieu et à la tradition d’un style de pensée et de vie. Le stoïcisme, de Zénon à Marc Aurèle, est une longue création continuée; chacun de ceux qui s’en réclament le revit et le reformule selon son génie propre, tout en s’insérant dans une lignée doctrinale.

Ce double aspect de la tradition stoïcienne explique aussi que cette philosophie partage avec celle de Platon le curieux privilège d’avoir donné naissance à deux adjectifs distincts: «stoïcien» et «stoïque». Le stoïcisme est, en effet, la conjonction d’une doctrine complexe, hautement technique, et d’un style de vie parfaitement identifiable en dehors de toute référence doctrinale. À la relative indépendance de ces deux éléments est due, sans doute, l’extraordinaire influence que le stoïcisme a exercée dans la tradition morale de l’Occident, où il a fini par symboliser l’essentiel de ce qu’on entend communément par «philosophie».

La longue histoire du stoïcisme s’étend sur près de six siècles. On la divise ordinairement en trois périodes: le stoïcisme ancien, avec les fondateurs, Zénon, Cléanthe, Chrysippe (fin du IVe s. et IIIe s. av. J.-C.); le stoïcisme moyen, avec surtout Panétius et Posidonius (IIe-Ier s. av. J.-C); le stoïcisme nouveau ou impérial, avec Sénèque, Épictète et Marc Aurèle (Ier-IIe s. apr. J.-C.). Comme ces derniers, mieux connus grâce à la conservation de leurs œuvres, font ici même l’objet d’articles particuliers, on insistera surtout sur l’ancien stoïcisme, en donnant quelques indications sur le stoïcisme moyen.

1. Les anciens stoïciens

Le stoïcisme naît à l’aube des temps hellénistiques, dans le monde profondément déséquilibré qui apparaît à la mort d’Alexandre. La cité grecque n’est plus qu’une carapace vide; les monarchies hellénistiques et la puissance romaine sont encore à naître. C’est une philosophie pour temps de crise, qui retrouvera régulièrement son actualité chaque fois que l’on aura besoin de «constance et consolation ès calamités publiques», pour reprendre le titre du traité néo-stoïcien du chancelier Du Vair (1590).

Le fondateur du Portique est Zénon de Cittium (332-262). Né dans l’île de Chypre, d’une famille de commerçants, il n’est, pas plus que ses successeurs immédiats, un Grec de souche, mais un Phénicien hellénisé; il gardera à Athènes, où il se fixe vers 312, une allure exotique dans son physique et sa façon de parler. Sa vocation de philosophe lui fut révélée, dit-on, par la lecture des Mémorables de Xénophon; il demanda au libraire où l’on trouvait des hommes comme Socrate; le libraire lui montra le cynique Cratès, dont il devint l’élève. Il suivit aussi l’enseignement des autres maîtres athéniens du moment, les académiciens Xénocrate et Polémon, les mégariques Stilpon et, peut-être, Diodore Cronos. Il se mit à enseigner vers l’âge de quarante ans, plusieurs années après la fondation par Épicure de son école athénienne du Jardin. Sa doctrine fut très appréciée par les Athéniens, qui lui rendirent des honneurs exceptionnels, et sa célébrité s’étendit bien au-delà de la cité. Une vingtaine de titres, quelques dizaines de citations, c’est ce qui reste de l’œuvre du créateur du stoïcisme; cela suffit pourtant pour qu’on puisse lui attribuer les dogmes fondamentaux de l’école, avec moins de technicité dans l’appareil des justifications, et plus d’affinités avec le cynisme qu’ils n’en auront plus tard.

Parmi ses disciples, il faut citer Persée et Sphérus, qui furent conseillers politiques à la cour de Macédoine, à Sparte et à Alexandrie, et le dissident Ariston de Chio, qui fait retour à l’inspiration cynique. Son successeur à la tête de l’école fut Cléanthe d’Assos, qui, à peine plus jeune que lui, avait été dix-neuf ans son disciple. Ancien athlète, pauvre et laborieux, il avait été choisi par Zénon pour sa fidélité inébranlable à une orthodoxie qu’il avait lentement assimilée; Zénon le comparait, comme M. Diafoirus son fils, à ces tablettes de marbre sur lesquelles on écrit malaisément, mais qui conservent longtemps l’écriture. De son œuvre abondante, on garde surtout les quarante vers d’un Hymne à Zeus , monument de la religiosité païenne, le seul texte un peu long qui reste de l’ancien stoïcisme.

À la mort de Cléanthe (232), l’école avait besoin d’une reprise en main; elle restait menacée par l’hérésie d’Ariston; Cléanthe, médiocre polémiste, l’avait assez mal défendue contre les attaques, venues notamment de la Nouvelle Académie d’Arcésilas. Le sursaut fut l’œuvre de Chrysippe de Soles (280 env.-206 env.), natif de la ville de Cilicie qui a donné son nom au solécisme. Par son génie de dialecticien et la rigueur de son dogmatisme, Chrysippe a mérité d’être appelé le second fondateur du stoïcisme: s’il n’y avait pas eu Chrysippe, disait-on, il n’y aurait pas eu de Portique. Grand travailleur, infatigable écrivain, il avait la réputation de noircir cinq cents lignes par jour; on lui attribue plus de sept cents ouvrages dont les titres nous sont partiellement connus. Son style, à vrai dire, était peu goûté des puristes, et il bourrait sa prose de longues citations. Homme d’étude et de cabinet, il ne rechercha ni l’influence politique ni l’amitié des rois. Ne craignant pas de modifier les doctrines reçues de ses maîtres pour les rendre plus cohérentes et plus invulnérables aux objections, il donna au stoïcisme, en même temps qu’une armature technique très élaborée, sa rigueur systématique et sa figure classique.

Sauf l’Hymne de Cléanthe, les œuvres des premiers stoïciens sont presque totalement perdues. On ne les connaît que par des citations ou par des informations livrées par d’autres auteurs, souvent tardifs, et qui peuvent ne les avoir eux-mêmes connues que de seconde main. Parmi les écrivains qui ont alimenté les actuels recueils de «fragments des anciens stoïciens», il faut citer Cicéron (106-43), dont l’éclectisme intègre une forte composante stoïcienne, et dont l’œuvre de vulgarisation philosophique s’appuie sur de nombreuses sources, principalement du stoïcisme moyen; ses livres les plus importants pour la connaissance du stoïcisme sont les Premiers Académiques , le Traité des fins , le Traité sur la nature des dieux , les Tusculanes , le Traité du destin , le Traité des devoirs . Plutarque (50-125) a composé deux ouvrages polémiques (Sur les contradictions des stoïciens , Sur les notions communes contre les stoïciens ), qui renferment de nombreuses citations des auteurs attaqués. Diogène Laërce, compilateur du IIIe siècle après J.-C., consacre aux stoïciens le livre VII, malheureusement incomplet, de ses Vies et doctrines des philosophes illustres ; on y trouve des informations de valeur inégale, mais souvent précieuses, comme un résumé de la logique par Dioclès de Magnésie (Ier s. av. J.-C.) et un résumé de l’éthique qui remonte peut-être à Chrysippe lui-même. Nombreuses aussi sont les informations fournies par d’autres auteurs du IIe et du IIIe siècle, païens comme Galien ou Sextus Empiricus, chrétiens comme Clément d’Alexandrie ou Origène, par les commentateurs grecs d’Aristote, par un doxographe tardif comme Stobée (VIe s.).

2. Les doctrines de l’ancien stoïcisme

L’évolution du stoïcisme et la nature de son influence ont contribué à le faire connaître surtout comme une doctrine morale. Aussi faut-il souligner qu’à ses origines il n’est pas seulement une morale, mais une philosophie totale, inhabituellement systématique, où l’aspiration rationnelle à la sagesse, au bonheur et à la vertu ne se sépare pas d’une conception du monde et d’une technique de l’intelligence. Sans cet effort pour unifier les domaines d’exercice de la raison, sans cet étroit ajointement entre l’ordre de la nature et la liberté du sage, Zénon n’aurait été qu’un cynique parmi les autres; et son disciple Ariston, en déclarant que la physique nous dépasse, que la logique nous importe peu, et que seule la morale nous concerne, signera précisément sa déclaration d’hétérodoxie.

La sagesse, dont la philosophie est l’exercice, se définit comme la science des choses divines et humaines. Logique, physique, éthique: telles sont les trois parties que distinguent en elle les stoïciens, reprenant une division déjà employée dans l’Ancienne Académie, tout en les concevant comme si étroitement unies qu’ils ne parvenaient pas à s’entendre sur l’ordre dans lequel il convenait de les enseigner. Des images célèbres symbolisaient cette unité organique: la philosophie, disait-on, est comme un animal dont les os et les nerfs sont la logique, les chairs l’éthique, l’âme la physique; ou encore, comme un œuf dont la coquille est la logique, le blanc l’éthique, le jaune la physique. L’idée que la philosophie est un système, à une partie duquel on ne peut toucher sans ébranler tout le reste, était somme toute étrangère au platonisme et à l’aristotélisme même, écoles de libre recherche et de permanente remise en question; elle s’introduit avec force dans le stoïcisme. Il n’est pour l’homme aucune question importante qui ne mette en jeu le monde où il vit, la raison dont il dispose et le bonheur auquel il tend.

La logique

L’un des maîtres mots du stoïcisme est l’intraduisible logos , langage et raison, qui est à la fois le propre de l’homme et le principe recteur de l’univers. Aussi les stoïciens ont-ils vu dans la logique, plus qu’un instrument de la connaissance, selon la tradition de l’Organon aristotélicien, une partie constituante de la philosophie. Leurs accomplissements dans ce domaine (dus surtout à Chrysippe) ont été longtemps négligés ou méprisés; c’est la logique moderne qui, en permettant de les mieux comprendre, en a mesuré toute l’importance.

Le logos n’est pourtant pas, en l’homme, une instance première à tous les égards. Il se développe par étapes (la notion d’âge de raison est un legs du stoïcisme); il requiert une matière sur laquelle s’exercer, il exprime un rapport au monde qui le précède. Aussi la logique s’ouvrait-elle sur le préambule d’une théorie de la connaissance, sorte de logique matérielle qui répondait au problème, central dans toute la philosophie post-aristotélicienne, du critère de la vérité.

En accord avec leur physique et leur anthropologie matérialistes, les stoïciens sont ici sensualistes et nominalistes: les idées générales se forment à partir des représentations particulières. Le fait primitif est la «présentation» (phantasia ), définie en termes plus ou moins étroitement matériels comme une «impression» ou une «altération» de l’âme. Contrairement aux phantasmes de l’imagination, la présentation témoigne, en même temps que d’elle-même, de l’objet qui la produit. Parfois, elle s’annonce infailliblement comme l’effet certain et l’image exacte de cet objet: c’est alors la fameuse «présentation compréhensive» (phantasia katalêptikê ), socle du dogmatisme stoïcien et cible de ses adversaires. Mais la présentation, où l’objet externe joue le rôle principal, n’est que le début d’un processus au cours duquel elle est assumée par un acte de libre «assentiment» (synkatathesis ). Cet assentiment s’appelle «compréhension» quand il porte sur une présentation compréhensive; une compréhension inébranlable est un savoir. Une main qui se referme progressivement sur l’objet qu’elle saisit: telle est l’image célèbre qui, pour Zénon, symbolisait cette croissante appropriation.

La logique proprement dite comprenait la dialectique , art du discours bref, par questions et réponses, à la manière du philosophe, et donc science du vrai et du faux; et la rhétorique , art du discours long, à la manière de l’orateur, et donc science du bien dire. En fait, la dialectique, de loin la plus importante, étudiait le langage sous tous ses aspects et à tous ses niveaux. Les stoïciens distinguaient le signifiant qui est une réalité corporelle («de l’air frappé»), comme l’est de son côté l’objet externe auquel il se réfère, et le signifié (lekton ), qui est ce que nous saisissons, et ce que l’étranger ne saisit pas, quand l’un et l’autre nous entendons le son articulé.

La théorie des signifiants fait des stoïciens les fondateurs de la grammaire occidentale. Leur goût un peu pédant, mais somme toute fécond, des classifications complètes et des néologismes qu’elles autorisent ou qu’elles exigent, leur a permis de distinguer, avec une précision remarquable, les «parties du discours» (catégories syntaxiques) et les flexions morphologiques. Les noms que nous donnons encore aux divers cas de la déclinaison (nominatif, accusatif, etc.) sont de leur invention; et leur analyse du temps des verbes, dans ses divers modes et aspects, n’a pas moins de portée philosophique que d’intelligence grammaticale.

La théorie des signifiés comporte d’abord une étude des «signifiés incomplets», sujet et prédicat, dont l’union forme un «signifié complet», exprimé par une phrase. Lorsque ce dernier est assertorique, c’est-à-dire susceptible d’être vrai ou faux (ce que ne sont pas les questions, les ordres, les prières), l’on est en face d’une proposition (axiôma ). Il est notable que le prototype stoïcien de la proposition simple a toujours pour sujet un individu, désigné soit de façon définie, et comme du doigt («celui-ci»), soit de façon indéfinie («quelqu’un»), soit de façon «intermédiaire» («Socrate»); les propositions universelles, prépondérantes dans la logique aristotélicienne, ne sont pas tenues pour simples. Parallèlement, la proposition n’exprime pas l’inhérence du prédicat à une substance ou l’inclusion du sujet dans une classe, mais une action ou un événement («Socrate marche», «il fait jour»).

La dialectique stoïcienne brille dans la théorie des propositions complexes, combinaisons de propositions simples. Ayant eu l’idée d’étudier ces combinaisons en faisant abstraction du contenu des propositions simples qui les composent, et en désignant ces composants par des variables propositionnelles («le premier», «le second»), les stoïciens ont créé la logique des propositions inanalysées, branche de la logique qui, par son caractère élémentaire et fondamental, se distingue essentiellement de la syllogistique aristotélicienne, et la précède. Ils ont dégagé les propriétés logiques des diverses combinaisons obtenues grâce à des connecteurs propositionnels comme «si» (conditionnels, ou implications), «et» (conjonctions), «ou» (disjonctions), etc. En particulier, les conditions de vérité du synêmmenon (conditionnel de forme «si p , alors q »), déjà examinées par les mégariques Diodore Cronos et Philon de Larisse, firent l’objet d’un débat acharné, d’autant plus important que, dans un conditionnel vrai, l’antécédent peut être le signe (sêmeion ) du conséquent, et que la compréhension rationnelle du monde repose sur l’interprétation des signes qu’il nous présente.

Sur cette base, les stoïciens ont édifié une remarquable théorie du raisonnement et de la démonstration, distinguant clairement conditions de validité et conditions de vérité, et définissant cinq schémas d’inférence dits indémontrables, auxquels tout autre raisonnement peut se réduire par des procédés d’analyse dont les règles étaient explicitement énoncées.

En tout cela, les stoïciens manifestent un souci de précision, un sens de l’élémentaire, une attention à la rigueur formelle, qui ont longtemps nui à leur réputation de logiciens: on y voyait pédantisme, étroitesse d’esprit, mélange indigeste de minutie et de trivialité. Ce sont ces mêmes caractères qui ont fait leur fortune auprès des logiciens modernes (cf. infra ). La réhabilitation à laquelle ces derniers ont procédé a été si éclatante que les historiens les plus récents se préoccupent maintenant de rompre l’isolement intemporel dans lequel cette réhabilitation a placé la logique des stoïciens, et de remettre en lumière les liens qui l’attachent à leur épistémologie, à leur psychologie, à leur physique.

La physique

La vision stoïcienne du monde consiste essentiellement à ne reconnaître de réalité qu’au monde, à ce qu’il contient et à ce qui le constitue, de l’intérieur, comme monde. C’est un matérialisme, mais un matérialisme dynamiste et comme spiritualiste, bien différent de l’atomisme mécaniste des épicuriens, chez qui l’impénétrabilité de la matière ne laisse subsister d’autre rapport entre les corps que le choc. Pour les stoïciens, rien n’existe vraiment que les corps; ou plutôt, tout ce qui existe vraiment, c’est-à-dire tout ce qui agit et pâtit, est corporel, y compris les âmes, les dieux, les vertus. Admettant la divisibilité à l’infini et la possibilité d’un mélange total des corps, ils peuvent interpréter en termes physiques l’interpénétration de la matière et de la forme, de l’existence et de la détermination intelligible. Leurs deux principes fondamentaux sont un principe passif, la matière première, totalement indéterminée, informe, inerte, et un principe actif, qui différencie et organise ce pur substrat d’existence, qui lui donne unité, forme, force et vie, et qui est un souffle et un esprit, feu créateur et raison immanente, âme cosmique et dieu. Son activité prend la forme d’une «tension» (tonos ), résultant d’un mouvement vibratoire, qui rend compte à la fois de la cohésion des corps et, par ses divers degrés et modes, de leurs qualités.

Le noyau profond du réel, ainsi constitué par une existence substantielle et par des déterminations qualitatives également corporelles, se prolonge et se diffuse extérieurement en des zones de moindre réalité, les «manières d’être» et les «manières d’être relatives», qui ferment la liste des quatre «catégories» stoïciennes. Il faut sans doute situer dans la même perspective la célèbre et difficile théorie des «incorporels» (le temps, le vide, le lieu, le lekton ), dont les stoïciens admettent, sinon l’existence, du moins la «subsistance», et dont la quasi-réalité est la condition ou l’effet du déploiement concret des réalités corporelles, et de leur action réciproque. Un monde plein, continu, épais, dont les événements qui se jouent à sa surface ne font que manifester diversement l’unité, la cohésion, la «sympathie» fondamentales: tel apparaît l’univers.

Aussi la physique est-elle en dernier ressort une «théologie». Loin de répudier la religion traditionnelle, les stoïciens la «sauvent» presque tout entière, par une méthode d’interprétation allégorique qui leur permet de rejeter les dieux anthropomorphes de l’Olympe tout en les voyant comme les réalités et puissances physiques personnifiées. Ce polythéisme transposé culmine en un monothéisme qui est une façon de décrire l’unité profonde de l’univers, dominé et organisé par un principe matériel et intelligent, partout présent, toujours actif. Ce dieu se confond-il avec le monde? Oui et non, peut-on dire, en raison de l’ambiguïté du mot «monde»: le kosmos est Dieu même, en tant qu’artisan et générateur éternel de l’organisme cosmique: il est distinct de Dieu en tant que cet organisme même, ciel et terre et tout ce qu’ils contiennent, est sujet, selon la loi de l’éternel retour, à un rythme alterné d’absorption dans le feu primordial (c’est la célèbre «conflagration» périodique) et de régénération à partir de ce feu.

La loi rationnelle qui fait l’armature du monde s’appelle aussi destin (heimarménê ), enchaînement inflexible des causes, dominant le déroulement des événements, fondant leur correspondance, autorisant les techniques de la divination. Dans la connivence des corps parcourus par le souffle divin se manifeste la volonté d’un être intelligent et bon. Une providence anime le monde, grand animal raisonnable qui est la cité commune des animaux raisonnables, hommes et dieux, et où tout est fait pour eux. Le finalisme souvent intempérant des stoïciens rencontre ici le problème du mal, auquel il répond par une théodicée dont Leibniz n’oubliera pas les arguments.

Ce monde unique, fini, sphérique, géocentré, entouré d’un vide illimité, est un vivant dont les parties sont vivantes. Les quatre éléments traditionnels, feu, air, eau et terre, sont les déterminations les plus simples de la matière première et les constituants de tout le reste; mais, par leurs interpénétrations et leurs transmutations, ils gardent une affinité de nature et d’action, et, par leurs qualités propres (légèreté et activité pour les deux premiers, lourdeur et passivité pour les autres), reproduisent à leur niveau le jeu combiné des principes. De même la hiérarchie des êtres naturels, de la pierre à l’astre en passant par la plante, l’animal et l’homme, est une immense variation sur le thème unique du tonos .

La place de l’homme dans cet univers est celle, lourde d’honneur et de responsabilités, du seul être à la fois mortel et raisonnable. Le microcosme humain reproduit la structure du monde. L’âme est un corps, un souffle igné, parcelle détachée du logos universel, qui se répand dans l’organisme entier, lui conférant sensibilité et mouvement. Avec des nuances selon les auteurs, les stoïciens tendent à traiter l’homme comme une totalité psychosomatique; le problème de la destinée de l’âme après la mort les intéresse modérément; ils admettent en général une survie relative, variable selon le degré de sagesse et de force de l’âme, et qui ne dépasse pas la première «conflagration» postérieure à la mort. Une autre tendance notable de la psychologie stoïcienne est d’éviter le plus possible d’hypostasier les divers pouvoirs et actes de l’âme en autant de parties séparées; s’ils distinguent en elle des parties, ce n’est que pour mieux souligner le rôle capital de la partie directrice, l’hêgemonikon , localisée dans le cœur, qui est le centre d’une sorte de diffusion tentaculaire dont les fonctions vitales, sensorielles, motrices, affectives et intellectuelles sont les postures et les manifestations.

La morale

L’éthique stoïcienne étend à la conduite humaine l’empire du logos qui règle nos pensées et régit l’univers. Mais l’homme a-t-il encore quelque chose à faire dans ce monde dont il est une partie, et que gouverne l’immuable destin? Le stoïcisme passe pour une philosophie de l’acceptation, de la résignation. La liberté qu’il promet n’est-elle qu’un esclavage intériorisé, magiquement transmué en son contraire? Les stoïciens ont lutté contre l’«argument paresseux» qui fonde sur la fatalité du futur une attitude de démission pratique et d’irresponsabilité morale; ils ont cherché, en distinguant divers types de causes, à concilier l’infaillibilité du déterminisme avec la liberté humaine et la légitimité du jugement moral. Par l’assentiment, qui est en notre pouvoir, nous pouvons coopérer à l’ordre rationnel du monde, identifier notre vouloir au sien, tenir notre partie dans la symphonie totale des causes.

Aussi la sagesse n’est-elle pas dans la rupture, mais dans l’accord avec la nature, qu’elle prolonge en l’accomplissant, comme si la nature nous donnait une lettre de recommandation à l’adresse de la sagesse; l’équilibre de l’éthique stoïcienne, souvent tenu pour instable et problématique, repose sur le rapport de continuité et de discontinuité subtilement dosées que traduit cette métaphore. Au point de départ est la tendance, par laquelle tout vivant cherche à se conserver et à se développer; choses et actes ne sont que des occasions ou des moyens, qu’il choisit ou rejette en fonction d’une fin qui les dépasse. Pour l’homme, animal raisonnable, la fin suprême est à la fois l’accord de soi avec soi, unification de la vie et de la personne sous la règle de la raison, et l’accord avec la nature universelle. Dans la vie de vertu, la raison investit la personne entière; la passion, dévoiement pathologique de la tendance, est une erreur de jugement, et donc une maladie à extirper, non une force à canaliser.

La vertu, ou excellence, seul bien à rechercher pour lui-même, suffit au bonheur; symétriquement, le seul mal absolu est le «vice», la disposition pervertie de l’âme. Tout ce qui n’est ni ce bien ni ce mal doit être dit, sous ce rapport, «indifférent»: vie et mort, santé et maladie, pauvreté et richesse, plaisir et douleur ne contribuent ni ne nuisent à la perfection et au bonheur. Cependant, leur non-pertinence à l’égard de la fin suprême ne les empêche pas de présenter des différences de valeur, selon leur relation avec les tendances naturelles; la dissidence d’Ariston consiste précisément à rejeter ces différences qui rendent telle chose «préférable», telle autre «rejetable», telle autre enfin strictement indifférente. C’est dans l’estimation et le choix raisonné de ces valeurs que l’orthodoxie stoïcienne voit la monnaie concrète et quotidienne de la vertu.

Cette hiérarchie de plans a fait parfois suspecter la cohérence de l’éthique stoïcienne. On peut la défendre pourtant: ce n’est qu’à l’un de ses pôles qu’elle se concentre dans la figure du sage, type idéal qu’aucun des stoïciens ne se flattait d’incarner, et autour duquel fleurissent les fameux «paradoxes» stoïciens: le sage ne se trompe jamais; seul il est beau, riche, libre, heureux; tout ce qu’il fait est bien fait; chacun de ses actes contient toute sa vertu, qui contient toutes les vertus. Tous les autres sont, à titre égal, des fous; tous leurs actes sont des fautes aussi graves les unes que les autres. Mais ce pôle inaccessible ne justifie ni le désespoir, ni le renoncement au progrès: la sagesse, s’exerçant et se manifestant dans le domaine «moyen» du préférable, est comme un rôle que l’acteur génial sait si bien qu’il l’invente de lui-même, et que le «progressant» peut mimer de l’extérieur.

Un même acte peut, en effet, s’accomplir de deux façons différentes. Opéré par le sage, c’est une «action droite» (katorthôma ), pleinement expressive de sa vertu, et parfaite en elle-même, quelle que soit son issue externe, qui est sans signification morale. Séparée de l’intention qui l’anime, et de l’infaillible raison qui l’approprie parfaitement aux circonstances comme à la nature de l’agent, cette même action n’est plus qu’un «convenable moyen» (kathêkon ); en latin, officium , un «devoir»: carapace que l’impeccable spontanéité du sage a désertée. La théorie de la sagesse est comme une description du génie éthique, dont la théorie des devoirs serait la rhétorique: rhétorique qui vise à éduquer le talent, en codifiant les règles que pose le génie, et qu’il dépasse dans l’acte même où il les pose. La morale stoïcienne achève ainsi de se démarquer du cynisme, contempteur des conventions sociales, pour détailler les préceptes d’une éthique de l’homme en situation. Le maître stoïcien, et cette tendance ira en s’accentuant, n’est pas un professeur de philosophie, mais un guide, un médecin, un directeur de conscience, attentif à concilier la vocation singulière de son disciple avec les responsabilités que lui confère son insertion dans sa famille, dans sa patrie, dans l’humanité entière.

3. Le stoïcisme moyen et le stoïcisme impérial

Après Chrysippe, l’école fut successivement dirigée par Zénon de Tarse, puis par Diogène de Babylone (qui fut en 155, avec l’académicien Carnéade et le péripatéticien Critolaos, envoyé par Athènes en ambassade à Rome; la philosophie grecque fit alors son entrée dans le monde latin), enfin par Antipater de Tarse. Ces philosophes eurent notamment à défendre le stoïcisme contre la polémique acérée de Carnéade.

Le successeur d’Antipater, en 129, fut son disciple Panaitios de Rhodes, plus connu sous son nom romanisé de Panétius. Né vers 185, il figura à Rome, avec l’historien grec Polybe, dans le cercle de Scipion Émilien, groupe aristocratique qui joua un rôle politique et culturel capital. Sa vie partagée entre Athènes et Rome est l’un des faits historiques sur lesquels repose la symbiose gréco-latine, c’est-à-dire la civilisation classique. Il meurt vers la fin du IIe siècle, laissant des œuvres d’histoire de la philosophie, de physique, de morale, notamment un Traité du devoir qui servira de modèle au De officiis de Cicéron.

Homme du grand monde, voyageur cultivé, esthète délicat, Panétius semble avoir aéré le stoïcisme, en desserrant un peu son corset de dogmatisme sectaire et de rigorisme abstrait. Admirateur de Platon, il prend l’initiative de rattacher le stoïcisme, comme la plupart des autres philosophies de l’époque, à l’inspiration de Socrate. Sous l’influence de Platon ou d’Aristote, il renonce à quelques-uns des dogmes de l’école, comme celui de la conflagration; il émet des doutes sur la divination. Son anthropologie et sa psychologie tendent à réintroduire en l’homme des divisions, dont l’équilibre définira la sagesse. En morale, il n’a plus qu’un respect distant pour l’idéal du sage, et il ose douter que la vertu suffise au bonheur; il concentre son attention sur les tâches concrètes, les vocations personnelles, l’accomplissement de soi dans le service de tous. Dans sa dignité discrètement satisfaite, l’homme panétien est le support de quelques-uns des stéréotypes les plus solides de l’humanisme bourgeois.

Le successeur de Panétius fut Poseidonios d’Apamée (Posidonius), l’une des figures les plus discutées de l’histoire de la pensée antique; on lui a prêté, trop généreusement au gré des plus récents interprètes, un rôle capital dans le tournant par lequel la philosophie ancienne pivote en direction du néo-platonisme. Né vers 135, après ses études à Athènes, il entreprit d’immenses voyages tout autour de la Méditerranée; il enseigna ensuite à Rhodes, où Cicéron l’entendit; il séjourna souvent à Rome, entouré d’un grand prestige. Il mourut vers 50, laissant une œuvre encyclopédique, qui évoque Aristote et Leibniz par l’ampleur et la variété qu’on lui devine; avec lui, le stoïcisme démontre une aptitude inattendue à servir de centre de perspective pour une synthèse des connaissances et des croyances d’une époque; l’idée de sympathie cosmique devient une grille de lecture empirique de l’univers. Sensible à l’infinie variété des manifestations du logos divin, Posidonius assouplit le passage de l’un au multiple en distinguant Dieu, nature, destin, que l’ancien stoïcisme identifiait. Concevant le principe actif comme donateur de forme et de limite, il tend à séparer corps et âme, comme centre et périphérie. Son anthropologie combat le monisme chrysippien; les péripéties de la vie morale sont des conflits entre la raison et les passions. L’homme, être amphibie, porte en lui une double postulation, vers l’animal et vers le divin. Même si Posidonius, moins porté aux spéculations eschatologiques qu’on ne l’a parfois cru, reste un homme de ce monde-ci, on peut estimer que sa synthèse en équilibre instable prélude à la dissociation des éléments du stoïcisme originel.

Par Panétius et Posidonius, le stoïcisme pénètre le monde romain, que ses traditions prédisposaient à trouver en lui un code conceptuel privilégié, auquel les adaptations cicéroniennes donnèrent son vocabulaire. En la personne des grands opposants au césarisme, puis au despotisme, de Caton d’Utique à Thraséas ou Helvidius Priscus, vertu romaine et vertu stoïcienne s’amalgament intimement. Tout en restant une doctrine, dont les textes canoniques sont lus et commentés dans les écoles, le stoïcisme devient toujours plus une règle de vie, dont les expressions caractéristiques sont la lettre de direction de conscience (Sénèque, Lettres à Lucilius ), la diatribe, sorte de prêche rudoyant et familier (Épictète), l’examen de conscience (Marc Aurèle); c’est cet aspect du stoïcisme que chacune de ces grandes figures, avec ses nuances propres, transmet par ses écrits à la postérité.

4. L’influence du stoïcisme

Peu après avoir régné sur le monde, en Marc Aurèle, le stoïcisme disparaît comme école philosophique; mais son influence qui s’était déjà exercée à grande distance culturelle (par exemple, chez Philon le Juif), ne meurt pas avec lui. Le christianisme, pour conceptualiser la foi nouvelle et «récupérer» la sagesse païenne, s’adressa d’abord à lui, ensuite seulement au platonisme et au néo-platonisme: témoins Clément d’Alexandrie ou Tertullien. Saint Ambroise adapta le De officiis de Cicéron à l’usage des clercs.

Par ses aspects matérialistes, rationalistes et immanentistes, le stoïcisme ne pouvait cependant s’intégrer pleinement à l’esprit chrétien; et il faut attendre la fin du Moyen Âge, les temps de la Réforme et de la Renaissance, pour assister à une véritable résurrection de l’humanisme et du naturalisme stoïciens. Le stoïcisme alimente la méditation de Montaigne; il suscite les travaux érudits et moralisants de Juste Lipse, professeur à Louvain (1547-1606); pendant les guerres de Religion, il soutient la constance et anime l’action du chancelier Du Vair. Au siècle suivant, Pascal voit dans le couple Épictète-Montaigne le symbole de la grandeur et de la misère de l’homme. Sans le stoïcisme, ni la morale cartésienne, ni le monisme spinoziste, ni le vitalisme leibnizien ne seraient ce qu’ils sont. Chacun connaît son influence littéraire, de Corneille à Vigny; l’influence philosophique n’est pas moindre, de Kant à Alain, peut-être à Sartre. Si, à l’époque actuelle, l’histoire scientifique de la philosophie remet en valeur les aspects du stoïcisme les plus oubliés par cette tradition, elle sait aussi mesurer l’apport capital des idées et des images stoïciennes dans la conscience occidentale.

5. Logique des stoïciens et logique moderne

À l’époque hellénistique, la logique des stoïciens était plus importante que celle d’Aristote. Mais, dans la seconde moitié du Ier siècle avant J.-C., on assiste à une renaissance de l’aristotélisme. À la fin de l’Antiquité, Simplikios (né vers 500 apr. J.-C.) dit que les œuvres des stoïciens étaient perdues. Dans les Temps modernes, on a longtemps estimé que l’enseignement des stoïciens, pédant et stérile, ne valait rien. En 1935, Jan face="EU Caron" ゲukasiewicz montre qu’en réalité la logique des stoïciens est originale et s’apparente à la logique moderne. La syllogistique des stoïciens est une logique des propositions, tandis que celle d’Aristote est une logique des termes. Depuis lors, la logique des stoïciens a été étudiée du point de vue logique et du point de vue philologique. La réhabilitation entreprise par face="EU Caron" ゲukasiewicz en a été pleinement justifiée.

La logique comme théorie du langage

La logique des stoïciens comporte deux parties: la dialectique, qu’on peut traduire par théorie du langage, et la rhétorique. Cette théorie du langage contient une logique au sens moderne. Trois choses y sont étroitement liées: le signifiant, le signifié ou sémantème (lekton ), et le corrélat de ceux-ci dans la réalité. Dans la théorie stoïcienne du signifiant apparaît une sorte de double articulation: le signifiant peut être conçu comme suite de phonèmes (lexis ) où comme suite de mots (logos ). La suite de mots est soit grammaticale, soit agrammaticale. La syntaxe du signifiant est une théorie des parties du discours et de la composition de phrases grammaticales à partir des mots, théorie reprise par les alexandrins. La théorie du signifiant traite également de la définition et de la subdivision des termes.

Les sémantèmes

Les sémantèmes sont désignés par des expressions empruntées à un grec normalisé. Aussi les stoïciens peuvent-ils à bon droit parler d’une syntaxe des sémantèmes. Si l’on compare leurs sémantèmes aux expressions d’un système logique moderne, on peut traduire «syntaxe des sémantèmes» par «règles de formation». Voici un exemple de règle: un sujet au nominatif et un prédicat forment une proposition. Les stoïciens proposent une subdivision minutieuse des sémantèmes: on a, d’une part, les sémantèmes incomplets, les termes, et, d’autre part, les sémantèmes complets, dont les plus importants sont les propositions (déclaratives), les questions et les ordres. Les propositions déclaratives sont elles-mêmes divisées en simples et complexes et en positives et négatives.

Toute proposition déclarative (nommée dès maintenant «proposition») peut être vraie ou fausse. Cette bivalence est la loi fondamentale de toute la logique des stoïciens. Les propositions sont de plus classées selon leur modalité. Ainsi, le dominateur de Diodore (kurieuon ) est discuté dans la théorie de la modalité.

Les stoïciens connaissent trois classifications indépendantes de la proposition simple: celle-ci est soit positive ou négative, soit à prédicat positif ou négatif (steretikon ), soit encore définie, ou catégorique (on dit aussi: intermédiaire), ou indéfinie. Il y a donc quatre espèces de propositions catégoriques et de propositions indéfinies: les positives à prédicat positif (1); les négatives à prédicat positif (2); les négatives à prédicat positif et négatif (3 et 4):

Les propositions de la première colonne sont les quatre types de propositions aristotéliciennes, mais la quatrième n’implique pas la première. Celles de la seconde colonne correspondent aux quatre propositions à quantificateur de Frege. Les propositions définies sont formulées à l’aide d’un pronom démonstratif: «celui-ci [est juste]».

Les principales sortes de propositions complexes sont les implications, les conjonctions et les disjonctions. Comme les propositions simples, elles peuvent être positives ou négatives. Les stoïciens, comme, avant eux, les mégariques, ont discuté des conditions de vérité des propositions complexes. Philon de Larisse donne de la vérité de l’implication une définition qui est celle d’aujourd’hui: «Si p, alors q» est vrai si p et le contraire de q ne sont pas vrais tous les deux . Diodore Cronos pose un critère qui équivaut à: «Si p, alors q» est vrai si, quand p est vrai à un certain moment, q est aussi vrai à ce moment . Quant à la formulation de Chrysippe, elle était probablememt: «Si p, alors q» est vrai si p et le contraire de q sont incompatibles . Mais on discute du sens de cette définition. Un texte (Stoicorum veterum fragmenta , 2.206) dit que Chrysippe a utilisé le contenu de la définition de Diodore et de Philon à la fois en distinguant deux sens de l’implication: l’implication pour maintenant qui a le sens philonien et l’implication intégrale qui a le même sens que celle de Diodore.

La théorie des arguments est la plus originale des théories stoïciennes. Un argument est défini comme un système construit de quelques prémisses et d’une conclusion. Mais, alors que, pour Chrysippe, un argument a au moins deux prémisses, Antipater de Tarse a élargi cette définition en reconnaissant des arguments à une seule prémisse. Un argument est valable si la conjonction contenant toutes les prémisses en tant que propositions conjointes est incompatible avec le contraire de la conclusion. Il est donc valable si l’implication intégrale qui a comme antécédent cette conjonction et comme conséquent la conclusion est vraie. Cette interdépendance entre la validité d’un argument et la vérité d’une implication est considérée par B. Mates comme une anticipation du théorème de la déduction. Les arguments valables les plus importants sont les arguments syllogistiques, ou syllogismes. Les syllogismes sont ou des syllogismes de base (anapodeiktoi ) ou des syllogismes dérivés à partir de syllogismes de base à l’aide de métarègles (thema ). Les stoïciens ont aussi des schémas d’argument (tropos ) formulés à l’aide de variables propositionnelles (par exemple, «si 1, alors 2; or 1, donc 2»). Les schémas sont aussi divisés en syllogistiques et asyllogistiques. Aux syllogismes de base correspondent des schémas syllogistiques de base. On connaît encore les cinq types de syllogismes de base de Chrysippe (tableau ci-dessous).

Il y avait probablement quatre métarègles dont deux sont encore connues. En voici la première à titre d’exemple: Si «p; q; donc r» est un syllogisme, alors «p; le contraire de r; donc le contraire de q» est aussi un syllogisme . Sont asyllogistiques les schémas qui ne sont pas syllogistiques. Mais les stoïciens en ont aussi donné une autre définition: un schéma est asyllogistique s’il existe un mode de remplacement des variables par des propositions tel que l’argument résultant de cette opération n’est pas valable. Pour les connecteurs de la logique bivalente, ce critère donne la classe des schémas (ou séquences de Gentzen) logiquement valables. En d’autres termes, les stoïciens prétendent que leur syllogistique est complète sémantiquement, prétention probablement justifiée par des règles de déduction.

stoïcisme [ stɔisism ] n. m.
• 1688; de stoïque
1Philos. Doctrine de Zénon et de ses disciples, selon laquelle le bonheur est dans la vertu, et qui professe l'indifférence devant ce qui affecte la sensibilité.
2Cour. Courage pour supporter la douleur, le malheur, les privations, avec les apparences de l'indifférence. courage, héroïsme. Supporter une maladie avec stoïcisme. « dans son stoïcisme de paysan qui accepte la mort » (Zola). « Il y a une sorte de courage qui n'est qu'une forme de refus et qui porte, je crois, le nom de stoïcisme » (Bernanos).

stoïcisme nom masculin (de stoïque) Philosophie des stoïciens. Littéraire. Fermeté, impassibilité devant le malheur, la maladie, etc. ● stoïcisme (citations) nom masculin (de stoïque) Michel Butor Mons-en-Barœul 1926 Le dandysme, forme moderne du stoïcisme, est finalement une religion dont le seul sacrement est le suicide. Une histoire extraordinaire Gallimard Anonyme Supporte et abstiens-toi. Sustine et abstine. Commentaire Maxime des stoïciens. Jonathan Swift Dublin 1667-Dublin 1745 Cette méthode stoïque de subvenir à ses besoins en supprimant ses désirs équivaut à se couper les pieds pour n'avoir plus besoin de chaussures. The stoical scheme of supplying our wants by lopping off our desires, is like cutting off our feet when we want shoes. Thoughts on Various Subjects stoïcisme (synonymes) nom masculin (de stoïque) Littéraire. Fermeté, impassibilité devant le malheur, la maladie, etc.
Synonymes :
- austérité
- fermeté
- indifférence

stoïcisme
n. m.
d1./d PHILO Doctrine du philosophe grec Zénon de Cittium (v. 335 - v. 264 av. J.-C.) et de ses disciples.
d2./d Cour. Fermeté d'âme devant la douleur ou l'adversité.
Encycl. Mouvement philosophique fondé en Grèce au IVe s. av. J.-C. par Zénon de Cittium, Cléanthe d'Asson et Chrysippe de Soli, le stoïcisme se poursuivit jusqu'à Sénèque, épictète et l'empereur Marc Aurèle, au IIe s. apr. J.-C., et inspira, bien au-delà, les conduites morales de l'Occident. Il implique, surtout dans ses débuts, une connaissance de la nature, fondatrice d'une sagesse à la fois spéculative et pratique. Naturaliste, il repose sur une physique, c.-à-d. une science concrète de l'univers compris comme un tout organique. Immanente et corporelle, la connaissance est à l'image de ce qu'elle connaît. La morale, reflet de la physique et étrangère à un code abstrait de devoirs, préconise que l'homme suive sa nature, expression de la nature universelle, mais il réfrénera ses passions, puisque sa nature est raison. Le dernier stoïcisme, dit impérial, développa princ. la morale, guide de la vie spirituelle permettant de surmonter les difficultés de la vie politique (par ex. la tyrannie romaine) et privée, tout en s'accommodant des choses "qui ne dépendent pas de nous" (épictète).

⇒STOÏCISME, subst. masc.
A. — PHILOS. Philosophie de Zénon de Cition et de ses disciples. Le caractère commun du stoïcisme et de l'épicuréisme est de réduire presque entièrement la philosophie à la morale (COUSIN, Hist. philos. mod., t. 2, 1846, p. 191). Les stoïciens ont donné de fort beaux exemples. S'ils n'ont pas réussi à entraîner l'humanité avec eux, c'est que le stoïcisme est essentiellement une philosophie (BERGSON, Deux sources, 1932, p. 59).
B. — P. ext. Attitude morale caractérisée par une grande fermeté d'âme dans la douleur ou le malheur; attitude, caractère d'une personne stoïque. Elle avait tant souffert sans se plaindre, d'abord (...)! Puis l'orgueil s'était révolté. Alors elle s'était tue, avalant sa rage dans un stoïcisme muet, qu'elle garda jusqu'à sa mort (FLAUB., Mme Bovary, t. 1, 1857, p. 5). Georgina... Avec elle, ç'avait été la chute, la faim, le froid, la misère supportée pour elle, avec un stoïcisme stupide et têtu (VAN DER MEERSCH, Invas. 14, 1935, p. 187).
Prononc. et Orth.:[]. Att. ds Ac. dep. 1718. Étymol. et Hist. 1. 1688 « philosophie de Zénon » (LA BRUYÈRE, Caractères, De l'homme, 3 ds Œuvres, éd. J. Benda, Paris, 1962, p. 289); 2. 1718 « austérité, rigueur comparables à celle des Stoïciens » (Ac.). Dér. de stoïque d'apr. l'étymon lat.; suff. -isme. Fréq. abs. littér.: 345. Fréq. rel. littér. : XIXe s.: a) 413, b) 436; XXe s.: a) 254, b) 302.

stoïcisme [stɔisism] n. m.
ÉTYM. 1688, La Bruyère; de stoïque.
1 Philos. Philosophie de Zénon de Citium et de ses disciples, notamment sur le plan moral, doctrine selon laquelle le bonheur est dans la vertu, et qui professe l'indifférence devant ce qui affecte la sensibilité (notamment la fermeté d'âme devant la douleur). || Marc-Aurèle et Julien, grands hommes du stoïcisme (→ Grabat, cit. 1). Stoïcien. || Panthéisme du stoïcisme.
1 Il a fort bien vu que de tout le monde antique le stoïcisme était seul digne (…) que de lui seul étaient sortis ce qui dans le registre antique répondait à ce que sont dans le registre chrétien les saints et les martyrs : les héros et peut-être faut-il dire aussi les martyrs.
Ch. Péguy, Note conjointe, Sur Descartes, p. 180.
2 (1718; aussi stoïcité). Cour. Courage pour supporter la douleur, le malheur, les privations, avec les apparences de l'indifférence; attitude des personnes stoïques. Austérité, courage, héroïsme. || Stoïcisme muet (→ Avaler, cit. 10). || Supporter une situation avec stoïcisme.
2 — Ah ! grognait-il (Fouan), c'est bougrement long de crever et ce n'est pourtant pas la bonne volonté qui manque ! Et il disait vrai, dans son stoïcisme de paysan qui accepte la mort, qui la souhaite, dès qu'il redevient nu et que la terre le reprend.
Zola, la Terre, V, II.
3 Il y a une sorte de courage qui n'est qu'une forme de refus et qui porte, je crois, le nom de stoïcisme.
Bernanos, le Scandale de la vérité, p. 8.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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